09.02.2008

OOooops

   La soirée a bien commencé...Il faut dire qu'il l'avait bien préparée. Ils sont une petite quinzaine autour d'une grande table, débordante de plats et de bouteilles... Ils ne sont pas encore tous ivres, mais ça ne devrait plus tarder. Ils sont déjà tous bien agités, les voix portent davantage, les gestes sont plus amples et plus maladroits, les yeux sont rougis par le vin qui coule dans les veines... Si l'ambiance n'avait pas été aussi festive, on aurait pu dire la cène. Mais aucune trahison ne sera annoncée ce soir. En tout cas, ce n'est pas pour ça que la soirée a été organisée... C'est juste un moment pour se retrouver entre amis, manger et boire, peut-etre un peu trop, et refaire le monde... Refaire le monde, c'est leur activité préférée quand il sont dans cet état second. L'ivresse leur ouvre les yeux, leur libère l'esprit, ouvre les portes d'un monde autre, où rien n'est sûr, où tout est flou. Flou, c'est comme ça qu'ils voient à présent. Est-ce leurs yeux qui leur font défaut, ou leur tête?... Flou, c'est comme ça qu'ils entendent aussi... Est-ce leurs oreilles qui leur font défaut, ou leur tête?... Les voix des uns se mêlent à celles des autres dans un brouhaha infernal qu'ils ressentent décuplé. On ne peut pas écouter son voisin, il faut le regarder pour l'entendre. Le regarder, mais sans le voir... Lui, au centre de la tablée, l'hôte de ce soir, soupire dans un sourire béat. Le coude gauche sur la table, la tête posée lourdement, retenue par la main, il ferme doucement les yeux. Il lutte déjà depuis quelques instants pour les garder ouverts, mais ses paupières pèsent une tonne. Il n'a plus le choix, ses yeux doivent se fermer... Sa poitrine se gonfle. Il cherche de l'air mais n'en trouve pas. Il fait chaud. Trop chaud. S'il reste là, il va s'effondrer. Il le sait. Il a besoin de sortir, de s'aérer. S'aérer le corps seulement, car son esprit n'est plus réceptif à rien. Il croit entendre son nom. Mais est-ce bien à lui qu'on s'adresse? Ce nom est-il bien le sien? Il ne sait pas. Il ne sait plus. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il a besoin de sortir. Il essaie de se lever en s'appuyant sur la table. La pièce tourne autour de lui. Avant d'envisager quelque déplacement, il doit savoir où aller. Il parvient à se stabiliser plus ou moins et entreprend la longue route qui mène à la salle de bain. Il connaît le chemin, heureusement, car il est semé d'embûches. Entre le couloir qui n'a pas de lumière, les escaliers raides et sans rampe, et la poignée de porte qu'il faut manier avec dextérité, il parvient à son but. Il s'arrête enfin face au miroir, au dessus du lavabo. Après s'être passé de l'eau froide sur le visage, il se fixe, les deux mains accrochées sur les rebords en porcelaine blanche du lavabo où l'eau s'écoule encore. Il se regarde, droit dans les yeux. Lui et son reflet sont deux étrangers. D'ailleurs ils ne se ressemblent pas. Il ne se reconnaît pas dans ce miroir, du moins pas ce soir. Il tente de faire le point sur le visage de cet homme qui lui fait face. Tandis que le visage gagne en netteté, ce qu'il y a autour se dissipe en des vagues colorées. Un bleu pâle, celui des murs de la pièce, se fond avec les quelques décorations qui ornent les murs pour donner un flou artistique en totale adéquation avec l'état dans lequel il se trouve. C'est d'ailleurs parce qu'il est dans cet état qu'il perçoit ce lieu, qui lui est pourtant si familier, d'une toute nouvelle manière. Il est Van Gogh face à lui-même. Cet homme, en face, c'est son autoportrait, ivre. S'il avait voulu se peindre, il n'aurait pu faire autre chose qu'une toile impressionniste. La vue déréglée et les mains tremblantes, le trait aurait été imprécis, mais chargé d'émotion, de ce sentiment dubitatif qui l'envahit. Il s'enfonce dans ce flou et semble encore plus chamboulé, par ce qu'il vient de voir, qu'au moment où il est entré dans la pièce. On frappe à la porte, il sursaute et se retourne. Deux de ses amis entrent, le sourire jusqu'aux oreilles. Il leur adresse un semblant de sourire loin d'être convaincant et se retourne face au miroir. Il est là, les yeux rouges, le teint blafard, les cheveux en bataille, il se reconnaît. Celui qui était là, quelques instant plus tôt, n'est plus. Il se passe à nouveau de l'eau sur le visage et se redresse : "J'suis pas bien..."

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